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10 juillet 2026 · Clément PAGES

Humidex: une mesure de la chaleur ressentie

Il est 15h un jour de juillet, le thermomètre affiche 30°C à l’ombre, et pourtant vous avez l’impression qu’il en fait 10 de plus. Pourtant, le thermomètre affichait exactement la même température la veille et le ressenti était agréable. Pourquoi une telle différence ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas fou : cette différence que vous ressentez a un nom, et surtout, elle peut être quantifiée grâce à ce que l’on nomme l’humidex. Mais que se cache-t-il derrière cet indicateur, comment se calcule-t-il, et comment l’interpréter ?

L'humidex, un indicateur de chaleur ressentie

L’humidex: une histoire canadienne

L’humidex n’est pas une invention toute récente. Parmi les premiers résultats de recherche dans ce domaine, on trouve les travaux menés par Earl.C. Thom en 1959, à l’origine de l’indicateur d’inconfort (“Discomfort Index”, DI), basé sur une adaptation de la température effective, une mesure permettant de déterminer le besoin en air conditionné pour obtenir une sensation de confort. Cet indicateur a ensuite été introduit par M.K. Thomas dans les données météorologiques de Toronto au Canada, avant d’être progressivement diffusé à d’autres stations du pays, sous le nom de “Humidity Index”, en français “indice d’humidité”. Toutefois, cet indicateur n’était pas suffisamment sensible à un changement d’humidité, ce qui a conduit à l’élaboration d’un nouvel indicateur par Lally and Watson en 1960 qui sera introduit par M.K Thomas en 1965 au Canada sous le nom “d’humidex”, un mot valise issue de la contraction des termes “humidity” et “index”.

Comment l’humidex est-il calculé ?

[Passez à la partie suivante si vous n’aimez pas les formules 🙂] La formule permettant de calculer l’humidex a été publiée par S.R Anderson en 1965 et se présente de la manière suivante :

Humidex=Tair+hHumidex = T_{air} + h

TairT_{air} correspond à la température affichée par le thermomètre, exprimée en °C. On parle aussi de température sèche, c’est-à-dire sans tenir compte du taux d’humidité. hh, de son côté, est la variable qui traduit l’effet de l’humidité : elle est calculée à partir de la pression de vapeur saturante de l’eau (exprimée en hPa, hectopascal), une grandeur qui indique la quantité maximale de vapeur d’eau que l’air peut contenir à une température donnée. Voici comment on l’obtient (attention, ça pique un peu, mais on décortique tout ça juste après !) :

h=0.5555(6.11exp[5417.7530(1273.161273.15+Trosee)]10)h = 0.5555 left(6.11 cdot expleft[5417.7530 left( rac{1}{273.16} - rac{1}{273.15 + T_{rosee}} ight) ight] - 10 ight)

0.5555 est l’arrondi de 59 rac{5}{9}. Il s’agit d’un facteur de conversion entre Fahrenheit et Celsius, introduit dans la formule suite au passage du Canada du degré Fahrenheit (°F) au degré Celsius, le 1er avril 1975 (non, ce n’était pas un poisson d’avril).

TroseˊeT_{rosée} est le paramètre le plus intéressant de l’équation : le point de rosée. Il s’agit de la température à laquelle il faudrait refroidir l’air pour que la vapeur d’eau qu’il contient se transforme en gouttelettes, exactement comme la rosée qui se dépose sur l’herbe au petit matin. Concrètement, si le point de rosée est de 20°C, cela signifie que refroidir l’air jusqu’à cette température provoque une condensation de l’eau qu’il contient. Ce paramètre dépend directement du taux d’humidité : plus l’air est chargé en vapeur d’eau, plus la température du point de rosée est élevée.

On convertit ensuite cette température en Kelvin (K), une simple translation de 273.15, le zéro absolu étant à -273.15°C. L’étape suivante consiste à prendre l’inverse de cette valeur (nécessaire pour obtenir un résultat sans dimension dans l’exponentielle), puis à la soustraire à l’inverse de la température du point triple de l’eau — la température précise à laquelle l’eau peut exister simultanément sous ses trois phases (glace, liquide, vapeur), située juste au-dessus de 0°C, à 273.16 K.

On obtient ainsi une différence qui augmente mécaniquement avec la température du point de rosée, donc avec le taux d’humidité de l’air : plus l’air est humide, plus cette valeur grimpe, et plus l’humidex final sera élevé.

Cette différence est ensuite multipliée par une constante, 5417.7530 K, liée à la chaleur latente de vaporisation de l’eau : l’énergie qu’il faut fournir à de l’eau liquide pour la transformer en vapeur, sans que sa température n’augmente. Pour mieux visualiser ce phénomène, imaginez une casserole d’eau sur le feu. Au départ, l’énergie sert à chauffer l’eau jusqu’à la porter à ébullition, aux alentours de 100°C. Passé ce cap, cette même énergie ne sert plus à faire monter la température de l’eau (qui reste autour de 100°C), mais à briser les liaisons entre les molécules d’eau pour les libérer sous forme de vapeur dans l’air.

Le résultat de cette multiplication passe ensuite à la moulinette de la fonction exponentielle, avant d’être multiplié par 6.11 — la pression de vapeur saturante de l’eau au point triple, exprimée en hPa. On soustrait ensuite 10, puis on multiplie le tout par 0.5555, dans le but d’obtenir un humidex dont les valeurs ressemblent à une température, ce qui rend cet indicateur plus facile à interpréter. Ainsi, dans l’absolu, l’humidex est une grandeur sans unité — mais parce qu’il ressemble à une température, on l’exprime parfois en °C.

Il existe une variante à cette formule faisant appel au taux d’humidité relative à la place de la température du point de rosée, variante que l’on nomme indice de chaleur (HI, pour Heat Index) et qui estime la chaleur ressentie. Cette variante de l’humidex a été adoptée en 1979 par le National Weather Service, le service météorologique national des Etats-Unis.

Lien entre humidex et chaleur ressentie

Comme la formule de l’humidex introduite dans la partie précédente nous l’indique, lorsque la température (à l’ombre) et le taux d’humidité augmente, l’humidex prend des valeurs plus importantes. Or, une augmentation de la température au-delà du point neutre du corps humain (qui se situe selon les personnes autour des 27 à 30°C dans des conditions sèches, sans vent) va provoquer un phénomène de régulation de la température du corps dans le but d’éviter que celui-ci ne surchauffe : la transpiration. Les glandes sudoripares, situées sous la peau, sécrètent de la sueur à la surface du corps. Cette sueur est alors évaporée dans l’air environant. C’est précisément cette évaporation qui nous permet de nous rafraîchir naturellement. En effet, cette évaporation nécessite de l’énergie pour briser les liaisons des molécules d’eau et faire passer la sueur à l’état gazeux. L’air aux abords de la peau perd donc de l’énergie, et se refroidit, ce qui a un effet rafraîchissant sur le corps, et permet de conserver une sensation de bien-être. D’où l’importance de bien s’hydrater !

Cependant, l’air ne peut contenir qu’une certaine quantité de vapeur d’eau avant d’arriver à saturation. Ainsi, plus l’air autour de nous est chargé en humidité (et donc proche de la saturation), et plus la sueur va avoir du mal à s’évaporer et va stagner sur la peau. C’est la double peine : le corps ne parvient plus à se refroidir correctement, et on est trempé de sueur. Et donc à température constante, un air plus humide sera d’autant plus inconfortable. Et c’est précisément ce que reflète l’humidex, comme on a pu le voir dans sa formulation. Voici maintenant les différentes plages de valeurs de cet indicateur, et les sensations associées en termes de confort:

Plage de valeursSensationRisque
<30aucun inconfort, sensation de bien-être-
30-39certain inconfort, on commence à avoir du mal à évacuer le surplus de chaleur-
40-45fort inconfortil est fortement déconseillé d’avoir une activité physique, y compris si on est en bonne santé
>45inconfort très important, sensation d’étouffementdangereux, coup de chaleur possible, le corps éprouve beaucoup de mal à évacuer la chaleur, y compris au repos
54inconfort extrêmele corps ne parvient plus du tout à évacuer la chaleur, le coup de chaleur est imminent

Échelle de l'humidex et ses seuils de risque

Quelques exemples de valeurs

Le tableau suivant rapporte quelques exemples de valeurs d’humidex en fonction de la température et de l’humidité de l’air:

Exemples de valeur d'humidex en fonction de la température à l'ombre et de l'humidité relative de l'air

Vous pouvez aussi utilisé le simulateur suivant pour calculer une valeur d’humidex en fonction de vos conditions :

30 humidex
Inconfort perceptible

Une certaine gêne peut être ressentie, en particulier lors d'un effort.

Cet indicateur est également disponible en temps réel sur le dashboard, pour n’importe quelle localité.

Les valeurs d’humidex ci-dessus nous apportent quelques indications quant à l’évolution du ressenti de chaleur. Lorsque le taux d’humidité est très faible (inférieur à 10%), le ressenti est identique à la température. Par exemple, une température de 25°C donne un humidex de 25.

Pour une température donnée, plus le taux d’humidité augmente, et plus l’humidex augmente rapidement, avec en conséquence une dégradation rapide du niveau de confort ressenti. Si l’on reprend l’exemple de l’introduction, pour une température de 30°C lors d’une journée sèche, avec un taux d’humidité inférieur à 20%, donnera un humidex de 30, et donc un léger inconfort. Des températures identiques le lendemain, mais avec cette fois des conditions plus humides, de l’ordre de 50%, donne déjà une sensation d’inconfort plus importante, avec un humidex de 37. Si on pousse le curseur de l’humidité plus loin, on peut même atteindre des seuils de danger avec un humidex supérieur à 45, le tout sans aucune variation de la température !

L’effet de l’humidité sur la sensation d’inconfort s’ajoutant à celui de la température, une température élevée nécessitera un taux d’humidité moindre avant que les seuils d’inconfort ne soit franchis. Par exemple, avec une température de 30°C, il faut atteindre un taux d’humidité de 80% et plus pour atteindre les seuils de danger (humidex supérieur à 45), alors qu’il n’en faut plus que 40% à 35°C, ce qui est loin d’être anecdotique avec le réchauffement climatique.

Humidex et réchauffement climatique

Le réchauffement climatique en cours est responsable de vagues de chaleur plus fréquentes, plus longues et plus intenses. Selon le GIEC dans son 6ème rapport (groupe II, section 6.2.2), « entre la moitié [scénario à +2°C par rapport à l’ère pré-industrielle] et les trois quarts [scénario à +5°C] de la population mondiale pourraient être exposés à des conditions climatiques mortelles d’ici 2100, en raison de l’impact combiné de la chaleur extrême et de l’humidité ». Les villes, y compris aux moyennes latitudes, pourraient subir un stress thermique accru, du fait de l’effet “îlot de chaleur” (augmentation de la température en ville par rapport aux environs). Les villes subtropicales, déjà soumises à des températures élevées et à une humidité importante, seront particulièrement vulnérables, avec un seuil de danger dépassé plus rapidement, comme on l’a vu dans la partie précédente. En Afrique, en Inde ou au Moyen-Orient, la combinaison du réchauffement climatique et de la croissance démographique aggravera encore cette exposition aux canicules extrêmes.

Projection du nombre de jour par an où les conditions (température + humidité), seront au-delà des seuils critiques de coup de chaleur en fonction de différents scénarios de réchauffement. Les noms de villes indiqués correspondent aux mégalopoles qui sont / seront les plus peuplées aux différents intervalles de temps.

Sur cette figure, on observe que quels que soient les scénarios, y compris le plus optimiste (RCP2.6), de nombreuses régions dans le monde, la plupart situées autour de l’équateur, seront concernés par au moins 1 jour où le seul fait de sortir à l’extérieur sera dangereux. L’évolution par rapport à la situation actuelle est d’autant plus éloquante dans le scénario à +5°C (RCP8.5) où certains pays, comme l’Indonésie, seront exposés à des conditions dangereuses, avec un risque d’hyperthermie élevé sur une très large partie de l’année. On peut aussi constater que la majorité des mégalopoles sont, ou seront concernées d’ici à 2100.

Quid de la France ? Actuellement le pays est le plus souvent soumis à des vagues de chaleur sèches, avec un taux d’humidité souvent inférieur à 30%. Toutefois le pays n’échappera pas à des valeurs d’humidex importantes, y compris dans les régions du Nord. Ce tweet posté durant la canicule de juin en est un très bon exemple:

Limites de l’humidex

Si cet indicateur est un outil utile pour évaluer le ressenti de la chaleur en combinant température et humidité, il présente quelques limites. Tout d’abord, il ne prend pas en compte des facteurs comme le vent, qui facilite la transpiration, et donc réduit la sensation de chaleur. Ensuite, l’exposition directe au soleil ou l’activité physique, qui au contraire augmente la perception de la chaleur ne sont pas non plus pris en compte. Enfin, l’humidex ne reflète pas les effets physiologiques à long terme, ni les variations individuelles (âge, santé, acclimatation). Il reste donc un indicateur simplifié, à compléter avec d’autres données pour une évaluation précise des dangers.